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  Colum McCann - Voulez vous sauvegarder les modifications sur Noureev ?
 

Le message s’est affiché chaque jour sur mon écran, pendant six mois, sans que j’y prête vraiment attention. Je travaillais alors sur un roman qui se déroulait pendant la seconde moitié du 20ème siècle avec pour axe principal la vie de Rudolf Noureev. Je me trouvais à ce moment crucial que les écrivains connaissent bien : j’étais sur le point de tout jeter pour passer à autre chose. Sur mon ordinateur, le dossier s’appelait « Noureev ». Un matin pourtant, j’ai fini par faire attention à ce message qui s’affichait encore une fois sur mon écran :

Voulez vous sauvegarder les modifications sur NOUREEV ?

Oui
Non
Annuler

Quelle étrange question. Depuis des mois, à force d’écrire, sous forme de fiction, la vie de Noureev, je n’avais fait que ça : enregistrer des modifications que j’avais apportées sur une vie, ou des ensembles de vies. Je suis resté là un bon moment à fixer l’écran et à me poser cette question : Avais-je vraiment envie de sauvegarder les changements que j’avais fait sur Noureev ?

Tout travail d’écriture pose le problème de la mémoire, en particulier lorsqu’il s’agit d’une biographie ou d’une autobiographie, puisque ce qui « a été » et appartient donc au passé, est écrit par quelqu’un qui « est » au moment présent. Beaucoup d’entre nous survivent davantage grâce à leur faculté de pouvoir oublier plutôt que celle de se souvenir.

Même aujourd’hui, je ne peux pas me souvenir avec précision de ce qui m’a amené à vouloir affronter l’écriture de ce roman. Je me souviens, ou bien je crois me souvenir, qu’après avoir dressé un portrait plutôt sombre de l’Irlande du Nord dans « Ailleurs en ce pays » , j’ai ressenti le désir d’étendre mon champ d’écriture et d’aller par-delà les frontières, même si je devais me retrouver dans des territoires inconnus.

Un soir, dans un bar de New York, un de mes amis, Jimmy m’a raconté une histoire qui m’a révélé tout un nouveau monde de fiction.

Jimmy avait grandi à Dublin, en Irlande, dans un quartier ouvrier de Ballymun. Dans les années 70, quand il était petit, il avait vu son père rentrer ivre tous les soirs, battre sa femme et ses enfants. Mais un soir, le père de Jimmy rentra à la maison à jeun, avec un poste de télévision. La famille installa le téléviseur mais n’arrivait pas à capter l’image. Frustrés, ils essayèrent de le déplacer dans différents coins de la pièce. C’est Jimmy qui portait le poste quand la première image apparu sur l’écran – à travers l’image un peu brouillée, il vit Rudolf Noureev qui dansait. Il n’oublia jamais cet instant. Et il se mit à adorer Noureev, comme tant d’entre nous depuis.
Des années plus tard – à Brooklyn – Jimmy parlait encore de Rudolf, achetait des livres sur lui, rêvait de faire des films sur sa vie. Tous ses rêves tournaient autour de lui.
Cette histoire m’a fasciné. Comment un danseur de ballet classique Russe avait-il pu pénétrer dans la vie d’un gamin d’une famille ouvrière de Dublin ? Comment notre monde peut il être à la fois aussi énorme et minuscule ? Comment pouvais-je mettre ces deux histoires en parallèle ? Qui décide de la façon dont nous devons parler de notre passé ? Et qui sait où résonnera l’écho de nos vies ?

J’ai commencé à lire des livres sur Noureev. Sa première apparition en public fut, paraît-il, à l’âge de six ans, quand il dansa devant des soldats qui revenaient de l’horreur du front de Stalingrad, Léningrad ou Moscou. Vingt quatre millions de Russes sont morts pendant la Seconde Guerre mondiale. Le fait que cette anecdote ait été, plus tard, démentie m’apparut étrange. A l’évidence la nature même de cette première danse en public de Noureev – ainsi que chacune de ses apparitions par la suite - avait été déterminée par l’aspect tragique de son contexte historique. Mais si chaque moment de la vie n’est déterminé que par le moment qui l’a précédé – si nous ne sommes que le résultat de ce que nous avons été – alors comment raconter une histoire ?

Une histoire valable, c’est d’abord une histoire qu’on ne peut ignorer.
Personnellement, je ne pouvais ignorer que tout ce que je lisais sur Noureev enflammait mon imagination. Sa vie est réellement incroyable – né dans la pauvreté totale, il s’est battu pour quitter sa province, devient un grand danseur de l’Union Soviétique, demande l’asile politique en 1961, est élevé au rang d’icône politique, de sexe symbole, de monstre sacré. Cet homme rassemble en lui tous les grands thèmes de la seconde partie du 20ème siècle – l’exil, la gloire, la célébrité, le sexe et l’art.
Je décidai donc d’essayer de raconter l’histoire d’un homme extraordinaire à travers les histoires de ceux que nous considérons comme des gens « ordinaires », pour que tous les petits détails de notre monde s’entrechoquent jusqu’à devenir une grande histoire.
Je crois que l’une des tâches de l’écrivain consiste à montrer que nos vies ont toutes une importance. Même les petits silences – quand nous regardons par une fenêtre, ouvrons un journal, ou effleurons quelqu’un dans le métro avec notre parapluie - ont leur importance et leur mystère, ou au moins un potentiel de mystère.
Nous sommes trop nombreux à ne survivre que grâce à notre faculté à oublier les choses au lieu de nous en souvenir… et c’est précisément là que l’imagination, ou le conteur d’histoires, doit redécouvrir qui nous sommes vraiment en fouillant dans notre passé.

Mais alors que faire de toutes ces histoires, celles de Jimmy et de tous ceux autour du monde ?

Par chance, j’ai toujours été intéressé par les « outsiders », j’ai donc commencé à me demander comment aurait été racontée l’histoire de Noureev par les soldats, les exilés, les gigolos, les femmes de ménage, les masseurs et même, pourquoi pas, par sa propre petite voix intérieure. Ce n’était pas une démarche très originale – d’autres avant moi s’y étaient essayé comme Dos Passos, Doctorow, DeLillo – mais cela me paraissait terriblement dangereux.

Mon problème ? Et bien, il y en avait plusieurs… D’abord, je ne connaissais rien au monde de la danse classique. Ensuite, je n’avais jamais été en Russie et enfin, je n’étais pas certain d’arriver à saisir toutes ces voix et je ne savais pas non plus si Rudolf Noureev se révèlerait intact à travers ce qui n’était, après tout, qu’un échafaudage de mensonges.

Dans notre effort de tout simplifier, même la vie, nous réalisons que rien n’est simple, pas même la simplification ! Tout travail d’écriture est, d’une certaine façon, un acte arrogant – la simple idée que quelqu’un puisse avoir envie d’écouter ce que vous avez à dire me met souvent mal à l’aise mais le plus souvent enflamme mon esprit. Au delà de cette arrogance, je crois que le vrai travail de l’écrivain consiste à essayer d’atteindre un certain niveau d’altruisme.

J’entrepris donc un voyage long et difficile. Cela m’a pris quatre ans. J’ai souvent eu envie d’abandonner mais ce n’était que pour mieux rebondir. Je n’en pouvais plus d’entendre des histoires sur Noureev ni de lire des livres sur lui. Une fois, à St Petersbourg, je me suis retrouvé sur la scène du Kirov à danser devant une demi douzaine de ballerines hilares et un gardien de théâtre stupéfait. J’ai aussi chanté dans un bar irlandais avec des mafieux Russes. Et j’ai même rencontré un de mes personnages dans un cimetière. Mais ça, c’est une autre histoire…
J’ai changé Noureev, oui, c’est vrai. Mais d’une certaine façon, il semble que je sois parvenu à l’atteindre, ou du moins à saisir quelque chose de son âme. Je ne sais pas si l’on peut prétendre arriver à tracer le portrait de quelqu’un, ni même du cœur d’un homme avec toutes ses zones d’ombre. En tout cas, Michel Canesi, le médecin de Rudolf Noureev, m’a touché en plein cœur quand il m’a dit que mon roman était le plus bel hommage qu’on pouvait faire à la mémoire de Rudi. Je lui en suis très reconnaissant. Nous rendons tous des hommages, à notre façon. Tous, nous dansons. Et tous, nous voulons continuer de danser.
Finalement, oui, j’ai accepté les changements que j’avais apporté à Noureev. Je ne l’ai pas fait sans une certaine crainte, après tout, je ne suis pas danseur et ne le serai jamais. Mais au moins ai-je eu la chance de danser, ne serait ce que dans les sphères de l’imaginaire.
Il en faut des pages pour remplir une vie entière. Que nous n’arrivions pas à raconter notre histoire, ou bien celles des autres n’est pas bien grave – ce qui compte vraiment, c’est que nous essayions de le faire.


DANSEUR de Colum McCann
Editions Belfond - roman
Prix Fnac conseillé : 18,53 €